La Tête du vieux

Les emmerdes ont commencé avec cette crétine histoire de lumière. Le vieux s’était mis en tête de refaire toute l’installation de la baraque. Un programme de fou : premier jour, électricité ; deuxième jour, toiture ; troisième jour, plomberie, etc. Et le sixième jour on nettoie tout, la poussière dans les coins, tout ça… Fallait que ça soit bouclé en une semaine.
Et comme j’étais le chouchou, forcément c’était pour ma pomme. C’est qu’à l’époque, c’était à moi d’assurer tout seul ses idées à la con ; et puis moi, tout fier, je demandais pas mieux que d’être dans les bonnes grâces, tu penses.
« Y’a qu’à laisser Lucie faire », qu’il disait toujours. Et ça, pour jacter, il jactait. La parlotte, c’était son truc. Mais dés qu’il fallait s’y coller pour de vrai, c’était plus son problème. Toujours à vous donner des commandements à droite et à gauche, tu feras ci, tu feras ça ; tu ne feras pas ci, tu ne feras pas ça… mais après, c’est nous qu’on se retrouvait les mains dans la mouise.

Il a fallu que ça me retombe sur la gueule d’ailleurs. De toute façon, chaque fois qu’il bricole, ça nous fout dedans. Je vous raconte pas, le jour où il a voulu tout nettoyer à grandes eaux. Y’a que ce spécimen de Noé qui avait anticipé la catastrophe. Il avait eu le temps de bazarder tous ses échantillons de came en juif dans un grand bahut : du cheval, de l'oiseau bleu, du noir, du kangourou, du chat sauvage, de l'éléphant, du scorpion, du moustique, du singe, du quatre-par-quatre, et même un peu de dragon doré. Après ça, presque six semaines pour éponger l’inondation ! Et vous pensez que le vieux s’y serait mis ? Mes fesses ! Lui il fait les conneries, il va pas se salir les mains pour nettoyer, ça c’est bibi qui s’y colle. Sûr qu’il avait ses vapeurs le vieux. Quand ça lui prenait les tripes, il fallait qu’il passe ses nerfs sur quelque chose.

Quand il voulait du boulot propre, il envoyait le grand Gaby. Un mec qui déconnait pas. Je me rappelle le jour où il a pécho deux caves à moitié à poil dans la serre, complètement stones, en train de taper de la came sur un plant. Putain, qu’est-ce qu’ils ont pris ! Ni une, ni deux, il a appelé le grand Gaby pour les foutre dehors. Le mec, il a radiné avec une machette commac dans la main, avec sa tronche des mauvais jours. Je te raconte pas comment ils ont mordu la poussière, les branques. Y sont jamais revenus.

Y’en avait ma claque ! J’te jure, c’était pas la paradis sa combine. Mais on le connaissait bien le corniaud ; c’était un vicieux, il fallait faire gaffe. Il avait tout à l’œil. On a dû faire vite et propre, sans bavure. Y’avait bien un tiers de la boîte qu’en avait ras la casquette de se farcir ses délires mégalos, mais ça faisait toujours deux tiers pour nous foutre sur la gueule si on lui faisait le coup de pute. Alors un jour, on a tous décarré d’un coup. On s’est fait la belle, avec une bonne part du magot, pour se mettre au vert. Tu penses si le vieux il a pété les plombs ! Son bras droit qui vide la caisse, ça la fout mal. Là c’était la guerre.

Après ça, on s’en méfiait comme de la peste. Pas facile d’esquiver ses foudres. Il nous a fait vivre un putain d’enfer, le salaud. Je me souviens de la fois où il a radiné pour « s’expliquer » avec le patron du Sodome, une boîte gay qu’était passée de notre côté quand on lui avait dit merde. Ce qu’on savait pas, c’est qu’entretemps il avait réussi à acheter le videur. Un mec qu’on appelait Lotte, comme le poiscaille, à cause de sa gueule de travers. Quand ce sale rat a fait rentrer les envoyés du vieux chez le patron, y’avait déjà une bonne dizaine de kilos de plastic entassée dans la cave. Un cadeau du grand Gaby, avec la bénédiction du vieux. Alors quand les deux faux-jetons se sont faits proprement jetés, il avait plus qu’à mettre le contact. On a vu le feu d’artifice de loin. « Pour l’exemple », qu’il a dit.

Là où ç’a été fendard, c’est quand il nous a envoyé l’autre couillon de hippie, complètement raide, pour nous infiltrer. Un bâtard à lui, qu’il avait eu d’une aventure avec une bourgeoise. Mais ce mytho nous a toujours chié dans les oreilles que c’était une histoire d’insémination artificielle, tout ça. Mon cul ouais ! Tout le monde savait qu’il se la tapait, la Marie.
Toujours est-il que quand l’autre branque a débarqué avec ses « je vous aime tous mes frères », on était rencardé depuis belle lurette. Il a commencé son business avec les putes. Il s’était accoquiné avec la Madeleine, le cochon. Ces bâtards de beatniks, c’est tous les mêmes. « Tu me frappes sur la joue droite, la vie d’ma mère mon frère, j’te tends la joue gauche » et tout le baratin. Le vieux devait se dire qu’un glandu comme lui, ça passerait en douce. Alors nous on l’a gentiment laissé trafiquer dans son coin, histoire qu’il prenne confiance ; et quand il a commencé à essayer de monter son petit gang à lui, on y a planté un gars qui nous tenait au jus.
Et puis un jour on s’est invité à la fête. Le gamin venait tout juste de passer un coup de fil au daron, et quand on a débarqué en plein repas, il se la jouait en trippant avec la bouffe. C’est quand Juju lui a dit « viens-là que je t’embrasse, mon frère » et qu’on s’est pointé sans invitation qu’il s’est moins marré, tout à coup.
Tu parles qu’on l’a dérouillé ! On te l’a travaillé bien proprement, lanière de cuir et vieux clous rouillés, avant de le laisser pourrir sur quatre planches. Juju était jouasse, y’avait trente sacs pour lui si on réussissait l’affaire. Manque de bol, le vieux a dû lui tomber dessus pas longtemps après, parce qu’on l’a retrouvé trois jours plus tard, qui se balançait au bout d’une corde. Le coup du suicide, c’est classique.

En tout cas, après un coup pareil, le vieux a sacrément fait la gueule. Ça l’a même bien remué, et on s’est demandé s’il perdait pas un peu les pédales : il a gueulé que le fiston était pas mort, qu’il reviendrait pour nous faire notre fête, tout ça. Après ce qu’on lui avait fait au moutard, ça valait mieux pour sa gueule qu’y revienne pas de chez les macchabés. Il aurait fait peur à sa mère le môme. Elle en est morte de chagrin d’ailleurs.

Nous ça nous faisait plutôt marrer, sur le coup. Mais après ça, c’est vrai qu’on faisait pas trop les malins. Le vieux était déchaîné. Il nous a foutu des mouchards dans tous les coins, et il faisait frire tout ce qui bougeait. Y’en a plus d’un qui ont fini leur dernière cigarette dans un bidon d’essence. On était plutôt dans la merde. Il a toujours aimé jouer avec le feu, ce con-là, mais faut pas trop pousser non plus. Le feu, ça nous connait aussi.
Du coup, vu qu’y connaissait tous nos gars par cœur, on s’est associé. On s’est payé un killer, un vrai. Un pro. Il avait un nom de germain complètement flippant, avec plein de lettres impossibles qui faisaient un méchant son de tronçonneuse. Ça sonnait bien. Sacrément sûr de lui, le mec. Il assurait sa mère.
On l’a laissé bosser peinard de son côté, à la cool. Et puis un soir il est rentré, comme ça, il nous a regardé droit dans les yeux, et il a dit : « le vieux est mort ».
Putain, j’te jure, ça m’a foutu un drôle de coup. Une éternité qu’on attendait qu’y casse sa pipe, et puis tout à coup…

Le grand vide.