Pensées infâmes


    Désertion

    Allô dans la lune, ici la Terre.
    Ici, tout tourne rond. Et rond et rond, petit Patapon ;
    Tellement rond, qu'on tourne en rond, qu'on tourne en bourrique, rondement menés à coup de triques.

    Et toi aussi, tu tournes, petite toupie - quel toupet ! - d'Est en Ouest, à petits pets.
    Pétaradant & ronronnant, tu files d'un bord à l'autre du bastingage - quel tangage !
    Tu t'engages dans le sillage de Colomb (ce trou du cul) - quel langage !
    Pas de Cartier, t'y es presque, et c'est gagné.
    Gagner quoi ?
    L'autre rive, où l'on pêche les grandes perches à la ligne d'horizon.

    Tu passes à l'Ouest, sociale-traîtresse, et l'hiver se prolonge ici car tu plonges là-bas dans un océan de silence dense.
    Et danse la grande Muette en goguette, qui ne donne plus de signe de vie, ni de mort.

    Mortifié, je mords sans remord à l'hameçon des invectives peu constructives qui traversent mon esprit comme une envolée de bois vert.

    Arrête ton char, Hélios ! Qui réchauffera nos coeurs durant l'hiver ? Je vois le tien flamboyer au couchant, et sa flamme n'éclaire plus mon esprit transi. Astre lunatique, tu t'éclipses - hop ! - sans un mot lumineux, sans un rayon laser au morse limpide :

. . . _ _ _ . . .

    Que m'importent la Voie Lactée, ses étoiles et toute leur magnificence, lorsque le seul corps lucide suffisamment proche pour me réchauffer déserte mon univers, s'enfile dans un trou noir, et tout à coup
    Disparaît !


* * * * *




    Népenthès

    Vierge froide au corps de marbre, même tes larmes sont des diamants acérés qui tranchent comme des scalpels dans la chair tendre des vérités. Rien n’échappe à ton examen. Prestidigitatrice, tu t’abrites dans un chant de force par le charme de tes complexes formules savantes ; mais la sphère parfaite de ta bulle de verre distord les réalités, jusqu’à celle de ton propre reflet. Prisonnière du miroir, ô miroir, tu es toujours la plus lisse, isolée dans un monde où la beauté sans charme d’un désert de glace t’aveugle de mille facettes lumineuses. 

    Reine d’un univers maquillé au fond de teint blafard, tu contemples avec contentement l’inexpressive beauté de ta créature, à travers un double vitrage sans teint. Face à la surface interne d’un ciel sans nuage, tu effaces avec soin les comètes rougeoyantes, les astres de feu et les soleils moribonds qui éclipsent ta lune de miel. 

    Impériale, tu arpentes cette Voie Lactée sans chaleur, te délectant à chaque pas de la saveur onctueuse du mensonge sur ton délicat palais de glace. Et au fur et à mesure que tu absorbes le liquide douceâtre de cette mixture magique, avec la régularité terrible d’une horloge atomique, quelques gouttes de plus chaque jour sont nécessaires pour t’apporter la paisible satisfaction du narcotique, tandis que l’accoutumance prélève sa dîme à chaque gorgée, comme on creuse une fosse toujours plus vaste pour y balancer des cadavres toujours plus nombreux. Le Léthé que ton cœur pompe avec avidité, c’est le génocide des vérités douloureuses. 


    Mais je crèverai ton illusoire boule de cristal ! Je balayerai ton indifférence du dos de la main, comme un vulgaire château de cartes truquées, et je lacérerai ta surface limpide jusqu’à ce que tu fasses enfin confiance à la puissance du sang, du feu, et de la rage.



* * * * *




    Sécheresse

    Poète ! Plus personne ne t’écoute ! Tu n’amuses plus la galerie, ô bouffon ! Le ricanement cassé de ta voix métallique se fait lui-même écho et ricoche sur les parois creuses de ta caverne aux merveilles.

    Sésame, ferme-là ! Au mot magique, referme ton vain clapet ! Boucle-la dans sa tour d’ivoire, ta dame poésie, car personne ne se soucie plus de ses cris de putois.

    Va donc faire blanchir tes os au soleil du désert, misanthrope ! Qu’il dessèche à jamais et ta langue, et tes yeux, pour que le lourd flot bourbeux, qui sans cesse nous inonde d’un torrent de paroles et de larmes amères, finalement se tarisse, et nous laisse enfin jouir en paix des malheurs de ce bas monde.


* * *

    Une époque épique s’achève en épilogue, à grands coups de couteau dans la jugulaire, jugulant ce flot gluant, grouillant, gargouillant dans la gorge profonde.

    Il est temps de tourner la page, de tourner le dos aux ravages de l’autophage mirage du MOI.
    Moissonnant à grands coups de faux-semblants, l’Ego s’est à loisir repu de la dîme endimanchée de mes infâmes pensées. Penché sur une revanche mal emmanchée, il a ressassé la rancœur ramassée dans le chant de ma solitude. Mais une fois la digue rompue, le flot de sang s’est asséché. Il ne reste que des caillots rocailleux dans ma voix, et le Vampire, ce monstre abominable & boursoufflé, est devenu moustique.

    J’écrase.