Fureur de vivre

Éruptions de pensées sulfureuses.



Laissez la philosophie aux philosophes


      En tant qu’étudiant en philosophie, il m’arrive régulièrement de me trouver piégé dans une discussion de nature philosophique avec des personnes n’en ayant jamais vraiment fait, c’est-à-dire s’étant arrêtées à leur épreuve de baccalauréat. Ces discussions sont généralement extrêmement pénibles. Car bien entendu, il ne viendrait pas à l’idée d’un médecin de demander à un physicien spécialiste d’astronomie de lui redémontrer le bien-fondé des théories de Galilée sur la rotation de la Terre ; ni au physicien de mettre en doute les propos du médecin sur les dernières découvertes en matière de traitement de pointe du cancer.
      Mais pour la philosophie, tout est permis ! C’est une matière de l’esprit, une essence volatile ! Il suffit de s’enivrer un peu de sa propre conscience, et chacun peut philosopher à son aise, et affirmer ses réflexions personnelles les plus profondes avec assurance. Cela va de soi. Dans les cas extrêmes de contradiction, on pourra même toujours s’en sortir avec une pirouette rhétorique du genre « chacun son opinion ».

      Halte-là mes gaillards ! Opiner opiniâtrement n’a pas plus à voir avec la philosophie que le reprisage des chaussettes ne s’apparente à la chirurgie esthétique, et je me demande toujours avec agacement qui a bien pu vous fourrer cette idée si répandue dans la tête.

      On ne pense pas ce qu’on veut en philosophie. C’est une matière exigeante comme une autre, qui nécessite de la rigueur, de la méthode, et qui a elle aussi passé des siècles à démontrer et contredire des théories pour s’affiner vers un état présent de conception des choses. Au même titre que toutes les autres matières d’étude, elle met en jeu de nombreuses connaissances pointues, des précautions d’usage, une maîtrise des outils, et par-dessus tout une solide culture de ce qui a déjà été fait, dit et pensé. De la même manière qu’on ne peut se contenter de savoir que la Terre tourne autour du Soleil pour établir des hypothèses sérieuses en astronomie, posséder une montre-bracelet dotée d’une trotteuse n’autorise pas à remettre en cause les théories de Bergson sur la continuité du temps.

      Car c’est là que réside tout le nœud du problème : le profane, dans quelque matière que ce soit, est celui qui possède une vague connaissance de base. C’est sa malédiction. Il a une sorte d’idée de la chose. Et surtout une solide capacité à extrapoler, puisqu’il est doué de Raison.
      Chacun d’entre nous sait en effet lire et compter, déduire et réciter depuis l’école primaire ; chacun reçoit par son éducation toutes les connaissances fondamentales qui forment la culture globale essentielle de notre communauté. Mais quand le spécialiste parle, quand le mathématicien équationne et que le scientifique théorise, le commun des mortels se TAIT. Il écoute en silence, le front plissé par la beauté complexe de l’explication savante. Et s’il ne comprend pas, il admet poliment, ou demande courageusement qu’on lui reprenne tout depuis le début. Bref, il courbe humblement la tête devant la grandeur de la connaissance.
      Et pourtant, lorsque c’est au philosophe de tenter d’exposer en société ce qu’il a compris ou retenu d’une pensée ou d’un concept, c’est toujours un cataclysme de protestations et d’objections tatillonnes. Invariablement, on se heurte de plein fouet au mur de l’idéologie vulgarisée, bardé de ses lieux-communs géniaux, de ses révolutions ordinaires ou de ses brillantes banalités, solidement ancrés au niveau zéro de la pensée profonde, mais toujours régurgités avec la même assurance crasse.
      En doutant sans cesse de nos propos et en les contredisant abruptement, vous agissez comme si tous nos efforts avaient été vains et inutiles, et vous rabaissez brusquement nos connaissances, d’un simple revers de langue, au rang de vagues élucubrations dogmatiques. C’est une attitude extrêmement irrespectueuse, et par-dessus tout profondément humiliante.
      Me viendrait-il à l’idée, à moi, parce que je me targue de posséder deux hémisphères cérébraux, un peu de jugeote et une certaine expérience de la vie, d’aller trouver des mathématiciens et de reprendre tous leurs savants calculs depuis le commencement, pour vérifier leur bien-fondé ? Et en chemin, de mettre en doute leurs équations, tout simplement parce qu’étant donné mes compétences, je n’y comprends rien ?

      Pour sûr, chacun est libre de faire le choix d’une conception plutôt qu’une autre, glanée au hasard d’un livre ou d’une émission de France Culture. On appelle cela une croyance ou une opinion. C’est à la portée de tous, et n’a certainement rien d’exceptionnel.
      Et cela n’a encore plus certainement rien à voir avec de la philosophie. Car la philosophie ne choisit pas. Elle louvoie, et tire des bordées pour remonter le vent au plus près d’une vision juste, tout comme le fait la science. Elle construit, et s’appuie en chemin sur des positions établies, et qui ne sont remises en perspective qu’une fois atteintes et dépassées. Par conséquent, toutes ces positions sont bonnes à prendre, au moins pour un temps. Voilà pourquoi le philosophe curieux écoute, se nourrit avidement à tous les râteliers et fait feu de tout bois, jusqu’à ce qu’enfin sa vision des choses soit éclairée. Une clé de voûte tient sans doute l’arche en place ; mais quel lamentable maçon serait assez fou pour prétendre la poser avant de monter effectivement son arche ?
      Car si vraiment vous voulez philosopher, si vous souhaitez sincèrement entrer dans le monde de la pensée juste et du questionnement profond, alors commencez d’abord par apprendre à maîtriser les outils de la pensée, façonner des mots, aiguiser des concepts ; mais par-dessus tout, apprenez à vous taire, et ouvrez votre esprit. Car c’est là que réside l’essence de la réflexion, dans le combat perpétuel contre sa propre inertie, contre sa propre fixité, et contre ses propres préjugés. Pour philosopher, il faut avant tout apprendre à museler sa propre vision des choses, prendre le risque de la remettre en jeu perpétuellement, de se perdre dans le labyrinthe, d’en explorer les dédales, pour affronter le minotaure de sa propre certitude et s’ouvrir finalement à l’immensité des conceptions du monde. C’est là que se trouve le premier pas vers une vision personnelle des choses, et non dans l’assommoir massif de gros systèmes monolithiques bien ficelés, martelés dans le crâne à coups de grands mots mal employés et d’exemples frappants mal compris.

      Alors s’il vous plait, messieurs les profanes, quand le philosophe parle, cessez enfin de nous abreuver pompeusement de vos brillantes réflexions personnelles et de vos objections suspicieuses. Laissez la philosophie à ceux qui, par leur long travail et leur patiente étude, ont mérité d’en distiller les tenants et les aboutissants. Taisez-vous ! Mettez votre esprit en veilleuse, redevenez humbles et stupides, et dans un grand frisson, embarquez avec nous à bord du subversif Nautilus, et laissez le capitaine Nemo vous guider vingt mille lieux sous les mers, au gré des cartes aux trésors, des cavernes mythiques, et des Léviathans.